Préambule en deux parties de Québec-Stadaconé à la Déclaration Poétique de Reconnaissance des Génocides Amérindiens
Texte écrit, dit et performé à l’occasion des 1ères FrancOFFOnies à Québec le 17 octobre 2008
1.
Vanacam
Il y a quelques temps, à Montréal-Hochelaga, mon ami David Giannoni a utilisé les mots que je vais à mon tour utiliser aujourd’hui. Il a dit :
Le 5 avril 2008 à Bruxelles, à l'initiative de Maelström, s'est tenu ce que nous nommons un FiEstival. Plus qu'un Festival, une Fête, un rassemblement de poètes et d'âmes généreuses... Accompagnés par le poète et chaman québéco-canadien attikamekw Charles Coocoo-Matatoson Iriniu nous avons lu, tard au soir, un texte, dense et court qui s'intitule: «Déclaration Poétique de Reconnaissance des Génocides Amérindiens». Ici, une copie de ce texte [Damien montre une photocopie de la Déclaration]. L'original étant remis à Charles, qui depuis est en train de le faire circuler, et le partager avec les diverses « nations » lors d'assemblées et réunions diverses dans toutes les Amériques.
Nous ne lirons pas cette Déclaration ce soir. Sa lecture publique a eu son sens pour nous, européens, ce soir-là, le Samedi 5 avril 2008, aux environs de 22 heures 30, dans ce contexte-là, avec toutes ses pures impuretés... Ce texte peut être lu sur Internet, sur la Toile. Visible, il l'est. 114 personnes l'ont signé. Et depuis, sur internet, 143 autres personnes et personnalités d'Ici et d'Ailleurs ont décidé de signer également...
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Bien, maintenant, moi, Damien Spleeters, je dis :
Je dis qu’il était une fois. Il était une fois, il y a plus de 400 ans, des hommes attirés loin de chez eux par les voix dans le bruissement des ailes, par le bruit que font les flammes et qui est comme une respiration ou comme une parole. Il était une fois il y a plus de 400 ans des hommes qui liaient de leur audace les sentiers de la mer, attirés loin de chez eux par la promesse d’un monde nouveau.
Il était une fois. Il était une fois un homme foudroyé de guérison. Il était une fois un homme attiré loin de chez lui par les voix dans le bruissement des ailes, par le bruit que font les flammes et qui est comme une respiration ou comme une parole. Il était une fois un homme qui liait de son audace les sentiers de la mer, attiré loin de chez lui par la promesse d’un monde nouveau.
Il était une fois, et il ne sera toujours qu’une seule fois. Nous sommes le huitième jour du mois d’octobre de l’année 2008. Je suis pris de fièvre et ma voix s’est tue. Ma voix s’est tue pour que j’entende déjà le pouls qui bat sous les mystères des rêves noyés. Car avant le sommeil, mon cœur bat fort pour m’appeler aux rêves.
Une semaine après, ici, ma voix renaît pour demander : où est le nouveau monde ? Chers amis de Québec-Stadaconé, ceci est votre terre, comme ceci est ma terre. [Damien prend de la terre de Québec] Car je suis venu ici pour vous conquérir. [Damien mange un peu de terre] Je suis venu vous conquérir avec ma langue. [Il montre sa langue sale] Ma foi, je ne vous l’imposerai pas. Elle ouvrira, secrète, sept chemins sous vos consciences. Car je suis un prophète. [Il met un nez rouge de clown]
Je peux m’adresser au double de chaque chose, et je ne suis pas du genre à rêver creux. J’écoute la voix se perdre et se retrouver, après de longs passages souterrains où elle s’imbibe. J’écoute la voix, des trouées célestes où elle se charge, me perdre et me retrouver. Puis je fais un pacte avec le vertige Et je mange la racine des rêves.
Et sur ma langue il y a des hommes Et ma langue est un fleuve qu’on remonte Voyez les sillages sur ma langue Ce sont les signes d’une écriture nouvelle Et sur ma langue l’oubli de ma langue Et dans ma bouche une autre langue Mais ma bouche sait se gonfler de tempêtes Et gronder, comme avant les dieux et les hommes Gronder à faire trembler ciel et terre Et faire partir ma voix vers ce nouveau monde Ma langue s’en va comme un oiseau libéré, faire son nid dans vos oreilles Mangez ma langue Mangez ma langue Mangez ma langue J’allais, vulnérable, par le sommeil et la maladie Mes vieilles mains pleines de vie Esprit de feu dans ma voix Le feu dans ma voix Élargi le spectre de ma bouche Élargi le spectre de ma bouche Élargi le spectre de ma bouche Ma voix est vivante quand ma voix est morte Ma voix est pleine quand ma voix me porte La voix est ouverte, la voie est libre et au précipice traversé, ou trouvera ce qu’il fallait voir avec d’autres yeux.
Mes amis, Il se peut qu’il y ait des combats inutiles, Il se peut que nos tentatives soient prématurées.
Et, même si, aujourd’hui, nous avons encore du mal à distinguer l’aurore du crépuscule, inventons l’inconnu, ouvrons le chemin de nos pas : le nouveau monde reste à découvrir.
Et, même si, aujourd’hui, les tombeaux enferment encore les noms, même si la population des rêves s’affaiblit, même si l’origine s’oublie, même si je suis vieux maintenant : c’est ici que je peux appeler le soleil, car le soleil peut ouvrir la voie, et le nouveau monde reste à découvrir. Et je ne douterai pas du jour. Mort aux morts.
Aujourd’hui, je traverse ma voix, je l’incarne, et je plonge jusqu’à la racine du souffle. Je prends une parcelle de ce souffle pour le temps de la parole inspirée. J’ouvre les yeux pour la parole inspirée. Et ma parole est longue comme la pluie.
2.
Je m’appelle Damien Spleeters C’est le nom que l’on m’a donné, c’est le nom que j’ai reçu
Ici et maintenant, je suis réel Ici et maintenant, je suis en guerre sainte Ne croyez pas que je sois inoffensif Je sais les choses que portent les mots Je sais la portée de mes actes Je sais les mots de passage Les mots-clés Je les sais Je sais la mort qui permet de comprendre le monde Je sais le souffle qui vient sur les lèvres gonfle le ventre vibre la gorge tourne et fixe enfin les yeux scande le cœur Je sais les voix dans le bruissement des ailes Je les sais
Alors ne croyez pas que je sois inoffensif Car je suis l’oiseau De retour Pour raconter L’en-aller
Nous gardons en nous pour toujours encore la marque de la brèche des mondes d’où nous avons émergé
Et si j’entreprends ici le ventre avec le corps vocal C’est pour marquer le seuil C’est pour montrer la lisière des mondes Je suis un lieu de passage Je suis un lieu de passage Une architecture de naufrage C’est le possible que je dis Je suis rempli de vides Et ce que je dis c’est le possible Je peux tracer dans le sens Les secrets qu’on trouve encore dans les plus vieux silences Je n’oublie pas les signes de l’écriture secrète
Je suis ma voix Je suis ma voix Maintenant
Silence
Je suis ma voix Je vous le dis voici que ma chair parle Et elle me dit son nom Je sais les noms Je les sais Je suis un lieu de passages Je suis un lieu de passages Une architecture de naufrages C’est le possible que je dis Ce que je dis c’est le possible
Et je dis Pour ceux qui ont été Et pour ceux qui seront Que tu ne seras pas ignoré Ça veut dire quelque chose Libère la parole Maintenant
Libère la parole du monde Ça veut dire quelque chose Ça veut dire quelque chose
Ça dit :
La Mort : compter, compter, compter continûment, ne me compte pas Le Feu : compter, compter, compter continûment, ne me compte pas Le Vide : compter, compter, compter continûment, ne me compte pas La Richesse : compter, compter, compter continûment, ne me compte pas Le Jour : compter, compter, compter continûment, ne me compte pas La toile d’araignée est autour du coffre à grains. [Damien rythme sa parole avec un hochet, accompagné par plusieurs musiciens aux tambours]
Aux choses qu’on dit Et aux choses qu’on ne dit pas Au corps Et à l’âme Ouvre le monde
Aux veines émissaires Qui divisent la nuit Et depuis la nuit Divisée Invoquent les ombres Ouvre le monde
Au ventre des loups Là où saigne ma langue arrachée Ouvre le monde
À la montagne à la rosée Aux morts sans mémoire Ouvre le monde
Aux sangs mêlés Aux hanches brisées Ouvre le monde
Au cœur gigantesque de la nuit Là où je vais chercher la vie Ouvre le monde
À la course des astres À la course de la pluie À la course du temps À la course des hommes Ouvre le monde
À la petite sœur de mes nuits À l’oiseau de pluie À la forêt qui avance et gronde Ouvre le monde
À la racine du souffle dans le ventre À la langue déliée au ventre Ouvre le monde
Aux lieux de passages Aux lieux de passages À l’endroit de tous les possibles Ouvre le monde
Aux forces du feu, arrachées Aux morts, libérés À gorge déployée Ouvre le monde
Par la bouche imbibée De l’écume des rêves Ouvre le monde
Aux nations imprononcées Où naissent les noms Ouvre le monde
Au révélé, au mystère Aux chiens errants de lumière Ouvre le monde
À la contre-montagne Aux paupières tordues encore imbibées de nuit Aux yeux des arbres Aux yeux du corps Ouvre le monde
Aux chemins affamés Au sac de feu Aux langues de ceux Gonflés de vie Ouvre le monde
La voix était close Maintenant Ouvre le monde
Ouvert de beauté Au sang de la parole À la bouche qui offre la naissance
Et mange le monde
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